SARCLORET

Sarclo porte un regard souvent pertinent - et impertinent - sur ce qu'est la chanson aujourd'hui.

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De la difficulté d’être auteur de chansons d’auteur au 21ème siècle.

par Sarclo

En préambule : si Rimbaud avait vécu un siècle plus tard, il aurait enregistré sa poésie.
En Chanson, en Rock, en Punk, peu importe, mais il l’aurait enregistrée.
Comme ont fait Dylan ou Brassens.
S’il avait vécu en 1990 il en aurait fait des clips, des films ou des jeux vidéo.
De cette manière, je dis que la poésie, comme  plus tard la chanson, est devenu un mode d’expression obsolète et qu’un poète ou un chanteur sans travail a quelque chose d’un typographe qui regrette l’existence des ordinateurs.

Un extrait de “It’all right Ma” de Dylan

While one who sings with his tongue on fire
Gargles in the rat race choir
Bent out of shape from society's pliers
Cares not to come up any higher
But rather get you down in the hole
That he's in.

But I mean no harm nor put fault
On anyone that lives in a vault
But it's alright, Ma, if I can please him

La langue sur le feu pendant ce temps là
Y en a un qui chante avec les rat
Les règles du monde, il a décroché
C’est pas le type qui essaye de monter
Il essaie plutôt de te prendre avec lui
Dans son trou à lui

Mais moi au fond, j’en veux pas du tout
A un type qui veut vivre dans un trou
Tout va bien, m’man, je fais du divertissement


Dylan pose les choses et ne donne pas les clefs. Le poète est d’abord mis en lumière puis remis à sa place, et la sincérité et l’autodérision sont là sur la même échelle de considération.
Dylan joue cette chanson seul d’une guitare savante et rageuse. Il a amadoué les micros, qui sont la continuité de la feuille blanche, et met ce qu’il veut dedans. La fraîcheur de cet enregistrement plus que quadragénaire nous livre à une émotion intacte.
On comprendra que l’auteur de ce petit essai trouve au texte ci-dessus bien des qualités (on peut le lire au complet comme tout Dylan sur www.bobdylan.com): c’est l’extrait d’une chanson qui pourrait en somme résumer la plupart des feuilles d’Antonin Artaud que l’auteur a lu de manière compulsive de 17 à 19 ans… Il a engrangé beaucoup d’émotions et d’idées de liberté dans la chanson comme dans la littérature et considère la chanson – après une trentaine d’année d’une vie où elle lui aura servi à vivre dans la Suisse de Gilles et non dans celle de l’UBS - comme un corpus intéressant, émouvant et drôle, quand il est manié avec une intelligence exigeante. Voilà.

La chanson, comme la poésie, a une image positive dans les esprits, mais n’a pas (ou plus) véritablement d’existence réelle dans l’émotivité sensorielle des gens. Quand elle n’est pas objet de commerce – nous y reviendrons – elle est devenue de la culture comme le théâtre et la littérature, et cela n’enlève rien à sa nécessité. C’est à ce titre qu’elle a besoin d’aides structurelles pour exister, car elle est non seulement en concurrence avec un marché bizarre mais en butte à des chicanes que le propos de ce texte est de faire appréhender.

Première chicane : la radio

La radio n’utilise pas de chanson dans ses émissions mais de la variété. Ce texte va enfin expliquer la différence : la chanson est intelligente, drôle, émouvante ou colérique. Ça ferait des morceaux trop gros pour la bande passante et ça esquinterait les compresseurs. Les chansons intelligentes feraient passer les journalistes pour moins intelligents, les chansons drôles feraient passer les humoristes pour moins drôles, les chansons émouvantes feraient passer les informations pour des platitudes et les chansons en colère dérangeraient les annonceurs. Les radios font passer de la chanson qui ne dérange pas, ni les journalistes-humoristes-annonceurs, ni le public, c’est de la chanson qui ne dérange pas les gens qui n’aiment pas ça, c’est de la variété. Les auteurs de chansons qui espèrent faire connaître leur travail par les radios sont donc contraints au formatage de leur travail en variété ou au ridicule d’un anonymat non consenti.

Deuxième chicane : les producteurs

Malgré l’obsolescence du genre, il reste un marché pour des œuvres chantées enregistrées, et par la force des choses des vendeurs. Il reste un marché parce qu’il y a des niches de sensibilités, des segments commerciaux avides de caresses dans le sens du poil. Pour faire comprendre ça il faut quelques exemples :
La ménagère de plus de cinquante ans achète du Julio Iglesias car il fait ce qu’il faut pour rencontrer leur sensibilité.
L’institutrice centre-gauche Tupperware préménopausée achète du Renaud pour les mêmes raisons.
Le post baba anar à dreds achète Tryo et La Rue Kétanou idem.
L’auteur de cet essai reconnaît qu’il ne comprend pas pourquoi on achète du Céline Dion mais il semble qu’elle corresponde également à un segment social sur lequel s’appuient les professionnels de la production pour spécialiser les artistes et savoir ce qu’il faut leur faire faire : des cartes postales et des images d’Epinal ciblées sur la sensibilité des segments sociaux repérés. Les auteurs de chansons qui espèrent faire faire connaître leur travail par les producteurs sont donc réduits à un rôle de dessinateurs de cartes postales.
On voit mal l’éditeur de Beckett ou de Camus leur expliquer ce qu’il faut écrire et pour qui…

Troisième chicane : les admirateurs

Il y a de nombreuses personnes qui croient aimer les auteurs de chansons, et qui se rendent dans des petites salles ou des festivals pour les applaudir. Malheureusement ce sont des gens qui ont réglé l’horloge de leur sensibilité sur la nostalgie de  l’époque où la chanson était évidente et vivante, et ils contrôlent la correction de l’écriture et de l’accompagnement des chansons précisément à l’aune de leur obsolescence. Il ne s’agit pas pour ce public de fournir une écriture et/ou une musicalité inventive, mais de reproduire une façon de faire et des sujets rassurants. C’est ce qui fait durer la chanson « rive gauche », sorte d’artefact qui ressemblerait culturellement à la peinture qu’on vend à Montmartre ou à une décoration de jardin type Blanche Neige.

C’est la raison pour laquelle un auteur de chansons qui puise dans des émotions modernes, dans un vocabulaire non périmé, dans une musicalité vivante aura toutes les peines du monde à trouver un public : Les gros conduits sont encombrés de variété et le petit est encombré de philatélistes.